UN DIMANCHE DE MON ADOLESCENCE
UN DIMANCHE DE MON ADOLESCENCE
Aujourd'hui, c'est dimanche. Il n'est pas encore sept heures et je suis déjà réveillée. Je m'étire dans mon lit lorsque, sans prévenir, les dimanches de mon enfance reviennent frapper à la porte de ma mémoire.
J'ai onze ans.
Là aussi, il n'est pas encore sept heures. La maison dort encore. Soudain, mon père traverse silencieusement « ma chambre ». Je garde les yeux fermés. Je fais semblant de dormir. Je connais son petit rituel du dimanche et je ne voudrais pour rien au monde lui voler le plaisir de nous surprendre.
Deux ans plus tôt, mes parents ont quitté la campagne pour s'installer au cœur de Toulouse. Une décision difficile, j'en suis certaine aujourd'hui, mais la seule raisonnable. Mon père venait d'obtenir un poste d'agent comptable place du Capitole. Mon frère aîné poursuivait ses études de médecine et faisait son externat à l'hôpital de La Grave. Quant à moi, j'entrais en sixième.
À cela s'ajoutaient le Conservatoire : six heures de solfège par semaine, la chorale, les cours quotidiens de danse et les spectacles du Théâtre du Capitole où, petit rat de l'Opéra, je passais une bonne partie de mes soirées, et parfois même mes dimanches après-midi. À la campagne, tout cela aurait été impossible.
Notre appartement se trouve au deuxième étage du 45, rue Saint-Rome. Une petite rue parallèle à l'une des deux grandes artères de Toulouse, ces deux axes qui se croisent au cœur de la ville et dont partent une multitude de rues.
Nous ne sommes pas pauvres, mais nous ne sommes pas riches non plus. L'appartement que mes parents ont trouvé est vétuste. Pourtant, nous y vivrons huit années heureuses.
En poussant la grande porte d'entrée, on découvre un long couloir qui conduit à la pièce principale. C'est à la fois notre salle à manger et la chambre de mes parents, de ma petite sœur et de moi. Un petit couloir, perpendiculaire au premier, mène à la cuisine, qui sert également de salle de bains, puis à un cagibi sans fenêtre. Derrière celui-ci se trouve la chambre de ma grand-mère. Sur la gauche du grand couloir, une alcôve attenante à la cuisine fait office de chambre pour mon frère.
À première vue, rien d'exceptionnel.
Et pourtant...
Mon père est un merveilleux bricoleur. Ma mère est une couturière hors pair. Ensemble, ils vont transformer cet appartement fatigué en un foyer chaleureux.
Malgré ses longues journées de travail et les heures supplémentaires qu'il accumule, mon père repeint les murs, pose du papier peint, répare, fabrique, invente. Ma mère, malgré la maladie qui l'oblige régulièrement à passer de longues semaines à l'hôpital, confectionne de magnifiques tentures.
Ce sont elles qui créent notre intimité.
À l'entrée de l'appartement, le couloir est plus large et éclairé par deux grandes fenêtres. Mon père fixe deux tringles : l'une entre les fenêtres, l'autre à l'endroit où le couloir se rétrécit. Deux rideaux... et me voilà propriétaire de ma chambre.
Une chambre dans un couloir.
Pour une petite fille de onze ans, c'est un royaume.
Il va même jusqu'à fabriquer un petit placard dans lequel il installe un minuscule lavabo. J'en suis fière comme si j'habitais un château.
Le dimanche matin, lorsque mon père traverse discrètement ma chambre improvisée, je suis presque toujours réveillée. Mais je garde les yeux fermés. Je sais où il va.
Quelques minutes plus tard, je l'entends revenir. Le léger froissement du sachet en papier ne trompe personne : il rapporte les viennoiseries de la boulangerie.
Puis commence l'un de ces petits bonheurs qui semblent insignifiants et qui, pourtant, remplissent toute une enfance.
Le café au lit.
Papa prépare le plateau de chacun. Pour les grands, café et croissants. Pour moi, un thé, un verre de jus d'orange fraîchement pressé et une brioche aux fruits, dont je raffole. Cela change tellement des tartines de pain, beurre et confiture des autres jours !
Aujourd'hui encore, lorsque l'odeur des viennoiseries chaudes s'échappe d'une boulangerie un dimanche matin, il me suffit de fermer les yeux pour retrouver ce bonheur-là.
Après ce délicieux réveil, la maison s'anime.
Joëlle et moi devons nous préparer rapidement : le dimanche matin, nous avons cours de piano. Pendant ce temps, Jean-Claude est déjà réveillé, mais il paresse encore dans son lit. Sur son vieux tourne-disque, la musique emplit doucement l'appartement.
Il écoute des chansons, mais surtout de l'opéra.
Parfois, il se met à fredonner. Alors la voix de mon père s'élève à son tour et vient rejoindre la sienne. Je les écoute sans bouger.
Ces duos improvisés font partie des musiques de mon enfance.
Le dimanche, autre privilège : nous n'avons pas à faire notre lit. C'est mémé qui s'en charge afin d'épargner à maman les efforts que demande le changement des draps.
Puis vient le moment de partir.
Notre cartable de musique à la main, Joëlle et moi traversons une bonne partie de Toulouse à pied.
Au programme : les gammes, les exercices de Hanon, les études de Czerny, les Inventions de Bach... Puis, enfin, le vrai bonheur : un morceau du grand répertoire, et parfois une œuvre plus moderne.
Lorsque j'ai terminé, je reste écouter la leçon de Joëlle. Elle débute encore : gammes, exercices de Bertin, petits morceaux pour enfants...
Si le temps nous le permet, notre professeur nous fait écouter un disque ou, mieux encore, s'assied elle-même devant son piano.
Dès les premières notes, le temps s'arrête.
Elle joue merveilleusement bien. Je suis fascinée.
Elle aurait dû devenir une grande concertiste. Mais la tuberculose en décida autrement. La maladie l'éloigna de son piano pendant de longues années et brisa un destin qui semblait tout tracé.
En sortant de notre cours, il nous arrive de devoir presser le pas. La grand-messe de la cathédrale Saint-Étienne ne nous attendra pas. Lorsque nous risquons d'être en retard, notre professeur nous conduit en voiture. Sinon, nous traversons Toulouse à pied.
J'aime cette messe du dimanche. Les grandes voûtes, l'orgue qui emplit la nef, l'encens qui flotte dans l'air, les chants qui résonnent... Tout cela fait partie de notre dimanche autant que les croissants du matin.
Puis vient enfin le moment que nous attendons tous : le déjeuner.
Lorsque maman est à la maison, un repas délicieux nous attend. Tout est fait de ses mains. Elle cuisine avec un talent qui tient de la magie. Chaque plat semble préparé pour faire plaisir à chacun d'entre nous.
Après le repas, les hommes restent volontiers à discuter. Jean-Claude échange avec papa de médecine, d'histoire, de littérature ou d'actualité. Ma sœur et moi débarrassons la table. Nous apportons la vaisselle à la cuisine où maman et mémé prennent le relais. Ensuite, armées de notre balai, nous donnons un rapide coup de propre dans la salle à manger. Nous passons exprès un peu trop près de papa et de Jean-Claude. Ils protestent pour la forme. Nous éclatons de rire. C'est notre petit jeu.
Les dimanches ne se ressemblent jamais tout à fait.
Lorsque maman se sent suffisamment en forme, nous montons en voiture et partons découvrir un coin de notre belle région. Le lac de Saint-Ferréol, Saint-Bertrand-de-Comminges, la cathédrale d'Albi... Peu importe la destination. Papa veut nous apprendre à regarder. Jean-Claude, lui, devient notre guide. Il connaît l'histoire des lieux, la géographie, la géologie, les monuments. Rien ne semble lui échapper. Je l'écoute avec admiration.
Et toujours, il y a la nature.
Même lorsque le ciel est gris, même lorsque quelques gouttes de pluie nous accompagnent, nous marchons. Si maman fatigue, nous lui trouvons un banc, un muret, un coin d'ombre où elle peut se reposer. Papa reste près d'elle. Nous ne nous éloignons jamais bien longtemps.
Les dimanches où maman est trop fatiguée pour sortir, nous restons à la maison. La télévision devient alors notre promenade. Nous regardons ensemble le film de l'après-midi, serrés les uns contre les autres. Je crois que nous sommes heureux simplement parce que nous sommes réunis.
Et puis il y a les dimanches où maman est à l'hôpital.
Ceux-là n'ont pas la même couleur.
Le repas est toujours bon. Mémé veille à ce que rien ne manque, et papa met lui aussi la main à la pâte. Mais, malgré tous leurs efforts, un vide s'est installé dans la maison.
À peine le déjeuner terminé, nous montons dans la voiture.
Nous allons voir maman.
Dès notre arrivée, la chambre s'illumine. Joëlle s'empare d'une brosse et entreprend de recoiffer maman avec tout le sérieux du monde. Moi, je lui récite les poèmes que j'ai écrits pour elle. Jean-Claude la cajole avec cette tendresse discrète qui le caractérise. Papa, lui, lui prend simplement la main.
Ils se regardent sans presque parler.
Je crois aujourd'hui que, dans ce silence, ils se disent bien plus de choses que les mots ne pourraient jamais en exprimer.
Le soir tombe toujours trop vite.
Nous reprenons la route de Toulouse. Les rues sont plus calmes. Chacun semble perdu dans ses pensées. Moi, je regarde les lumières qui défilent derrière la vitre de la voiture.
Je ne sais pas encore que ces dimanches ordinaires deviendront, des années plus tard, les plus précieux de mes souvenirs.
À l'époque, je les vivais simplement.
Aujourd'hui, je mesure la chance immense que j'ai eue.
Le bonheur ne faisait pas de bruit.
Il avait le parfum d'une brioche encore tiède, le son de deux voix chantant un air d'opéra, une chambre cachée derrière deux rideaux et la main de mon père glissée dans celle de ma mère.
Je n'oublierai jamais ces dimanches-là.

