Eva Evdokimova

Eva Evdokimova

Le train Irun-Vintimille a pris du retard. Bagages en main, nous sautons sur le quai et parcourons en grandes enjambées la distance qui nous sépare de l’arrêt de bus le plus proche. Nous déposerons notre valise à l’hôtel plus tard ! Pas de panique, nos affaires de danse sont dans un sac spécial depuis que Marika a insisté : « Une danseuse digne de ce nom, mesdemoiselles, a toujours sur elle un sac dans lequel se trouvent un justaucorps, une paire de collants, des chaussons de demi pointes et de pointes, une petite boîte de colophane et deux épingles doubles. Car, si elle apprend qu’une classe est donnée à l’endroit où elle se trouve,  elle doit pouvoir la prendre, que ce soit en plein jour ou en pleine nuit! »

Mais le bus tarde à arriver, et la gare est trop loin du théâtre pour que l’on puisse envisager d’y aller à pied et d’arriver à l’heure pour la classe. Notre énervement est à son comble lorsque nous descendons en trombe du bus et que nous courrons le plus vite possible vers le Casino où se trouve la salle Diaghilev.

Tous les danseurs sont déjà à leur place à la barre. Dès qu’elle nous voit, Marika nous conseille de ne pas danser aujourd’hui, mais d’ouvrir grand nos yeux et de regarder. Ah bon ?

Entre alors une jeune fille, toute frêle, toute modeste, presque effacée. Marika la place juste en face de nous, ce qui fait qu’une fois placée à la barre, nous la voyons de profil. « Vous allez voir, c’est EVA ! » nous murmure Marika.

Eva, Eva Evdokimova, médaille d’Or du Concours International de Varna !

Nous n’avons jamais vu une ballerine aussi fine. De profil, rien ne dépasse, ni son ventre, ni ses fesses. Elle a un cou long et gracile, ce qui fait penser qu’elle doit être un cygne incomparable. Ses membres sont longs et fins, et si déliés, que tout paraît d’une facilité enfantine. Quant à ses pieds, de pures merveilles : longs, fins, nerveux, articulés, forts … Toutes les qualités dont on peut rêver quand on danse. Ce ne sont pas des pieds, mais des mains tant ils évoluent avec dextérité !!!

Pendant toute la barre, elle est attentive, concentrée, jamais tendue, toujours en parfait équilibre. Elle semble n’avoir aucun effort à faire, pourtant, on voit bien que chaque mouvement est précis, étudié, voulu. Toute sa danse est proche de la théorie, proche de la perfection, mais sans affectation, sans froideur, sans raideur ! Que c’est beau !

Petit instant de pose avant le milieu… Marika s’affaire près du magnétophone. Soudain, Eva s’approche de nous et nous dit : « j’ai l’impression que mon arabesque n’est pas bien croisée, vous pouvez me donner votre avis ? », et elle recule de deux pas pour exécuter une première puis une troisième arabesque. Devant une telle perfection, nous lui avons assuré très fort que tout était parfait. « Ah merci », nous dit-elle avec un joli sourire et une petite révérence, puis elle retourne travailler.

Marika a été très judicieuse de nous dire de nous asseoir et de regarder la classe car nous sommes vissées sur la chaise, vidées de notre sang, et bien incapables de réaliser le moindre mouvement !

Le milieu reprend, c’est l’extase ! Non seulement elle exécute les enchaînements donnés avec aisance, mais quand elle est sur les côtés, loin de se reposer elle fait sans cesse des séries de pas comme 32 changements de pied, 8 assemblés en descendant, 8 en remontant … etc… Même quand elle chausse ses pointes, elle ne se contente pas de faire ce qui est demandé, mais elle continue inlassablement ses séries, échappés, retirés, pirouettes, tout y passe…

Le pire, c’est qu’elle n’a même pas l’air fatiguée !

La classes est terminée. Mais non !!! elle ne s’arrête pas : et manèges, et fouettés et grands sauts ! Quelle merveille !

Marika semble vouloir quitter les lieux, alors Eva s’approche d’elle, sa serviette autour du cou. Elle n’est pas très contente d’elle, elle n’a pas compris telle ou telle correction. Marika, inlassable, lui explique tout ce qu’elle veut savoir. Eva finit par la remercier humblement pour sa classe et pour ses conseils en exécutant une petite révérence de petit rat. Puis, après nous avoir fait un petit sourire elle prend le chemin des loges…

Vous aviez raison Marika,  il ne fallait pas rater un tel spectacle. La leçon a été bonne ! Merci …


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